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La noyée du pont couvert

Mis à jour : avr. 18

La noyée du pont du couvert Cette histoire-là, se passe en juillet pas loin du vieux pont couvert de Cowansville (Pont Freeport). Ce soir-là, après une pratique en prévision d’un show, je roule avec le Chevy blanc strippé rouge de mon band. Je viens d’aller porter le bassiste et son ampli de deux tonnes dans le sous-sol de ses parents, je suis maintenant seul avec Primus qui m’accompagne en grésillant par les speakers défoncés. Sur le chemin du retour, pour faire changement, je prends par le chemin du vieux pont couvert. Comme dit ma mère : beau chemin rallonge pas! Et il y a toujours un thrill à passer par le vieux pont couvert… surtout en van! Ça vient sûrement du fait que le passage est pas assez large pour deux chars. Ça été bâti pour les carrioles de l’époque, à l’époque… Le jour, on klaxonne pour éviter de rencontrer ; le soir, pour avertir, c’est un appel de phares

Je viens juste de flasher mes hautes. À cette heure-là, c’est certain que je suis tout seul. C’est un coin perdu, pas tant fréquenté. Ça fait que je frôle à peine les breaks, juste assez pour que les feux arrière allument. La van maintient sa vitesse. Les lourdes planches inégales vibrent sous les pneus. Les structures apparentes du toit du pont font des ombres hallucinantes, heureusement que je suis ben à jeun. J’arrive du bord de la rue Albert mais un peu trop vite et c’est là que je me souviens de la courbe de sortie du pont de l’autre bord. Une courbe traître, en épingle. Dehors, c’est brumeux, glissant, mais il me reste quelques mètres de sec à l’intérieur. Ça fait que je profite de la couverture du pont pour ralentir le plus que je peux. Quand même, les pancartes de flèches rouges qui signalent la courbe ont l’air de vouloir me foncer dessus, éblouissantes.

Fuck, je suis encore sur les hautes! C’est aveuglant, presque épileptique. Je tourne le steering qui devient un gouvernail de bateau rasant la catastrophe. La pluie s’en mêle, les pancartes s’enchaînent, flèche rouge, flèche rouge, flèche rouge, flèche rouge, flèche rouge, flèche rouge, forme blanche en plein milieu de la route… Je te sacre les breaks, le cul de la van part en dérape, j’ramène l’affaire en crampant de l’autre bord, en pompant les breaks. La van s’arrête finalement de biseau. Il y a un des phares qui pointe directement la forme blanche en plein milieu du chemin, l’autre pointe le champ ou j’ai failli me ramasser. La forme, c’est une fille, jeune, genre huit neuf ans, qui devrait pas être dehors à cette heure-là. Est détrempée à cause de la pluie.

La fille porte un t-shirt blanc mais sale, il lui manque un soulier.

Immobile comme la nuit. Elle est en plein milieu de de la rue et elle ne bronche pas…



J’ajuste les phares de rencontre en cliquant au plancher. Je sors de la van encore sous le choc. Dehors c’est humide sans bon sens. Je la rejoins dans la bruine. C’est pas tant du courage qui me motive que le fait d’être grand frère d’une sœur. Je ne comprends pas ce qui se passe, mais je sais une chose : je peux pas la laisser là. Je lui parle doucement. Elle, elle écoute, je sais qu’elle écoute, parce que à travers ses cheveux noirs mouillés je la vois réagir à ce que je dis, mais elle regarde par terre. Je lui dis que c’est dangereux, que ça pas de bon sens, qu’elle peut pas rester là comme ça, qu’il faut qu’elle retourne chez elle. Je finis en lui demandant, c’est par où chez toi? Elle semble hésiter, comme si c’était une question compliquée. Finalement, lentement, a pointe vers une des rares habitations du coin. J’ouvre la porte du passager. J’ai une pensée pour le fait que c’est sûrement pas une bonne idée. En même temps, j’ai pas d’autre choix. Je peux juste pas la laisser là. A monte sans dire un mot. Je ferme la portière derrière elle. Je fais le tour de la van, y a une odeur de rubber brûlé. Je m’installe. Actionne le bras de vitesse. Du coin de l’œil, je la vois, fixer droit devant. Je roule lentement. Deux minutes plus tard, on arrive dans une entrée de cour en gravelle de bungalow vert. La petite me confirme que c’est chez elle par un hochement de tête. A l’air nerveuse, mal à l’aise. Je me dis, à ce moment-là, qu’elle avait peut-être une bonne raison de fuguer en pleine nuit. Peut-être que c’est un cas de DPJ. Ça fait que je sors tout seul, me retrouve en face de la porte de la maison. Toutes les lumières sont éteintes. Si y a du monde c’est sûr qu’i dorment. Je me demande si c’est mieux de cogner ou de sonner à cette heure-là?


Je sonne.

J’attends.

J’attends, je cogne.


Une lumière s’allume. Une forme se dirige vers la porte. Je la vois à travers le verre dépoli de la porte seventies. Une femme vieille, pour moi à l’époque, genre cinquantaine, entrouvre la porte. Je lui explique ce qui vient de se passer : le pont couvert, sa petite fille en plein milieu de la route et j’observe sa réaction ; pour savoir si c’est safe de laisser la petite revenir. Je la vois s’étirer le cou pour regarder en direction de la van, puis je vois se dessiner, sur les traits fatigués de la vieille, une expression de pure haine. J’avais jamais vu ça. C’est drett là à travers l’entrebâillure de la porte qu’a me crie :

MA FILLE, MA FILLE LAISSEZ LÀ TRANQUILLE MA FILLE! ÇA FAIT DIX ANS QU’EST MORTE NOYÉE, TU TE PENSES DRÔLE, HEIN! COMME LES AUTRES COMIQUES, DE VENIR ME RÉVEILLER EN PLEINE NUIT!

Elle claque la porte, moi je suis figé. J’entends, de l’autre bord de la porte, la femme pleurer. Je reviens à la van en me rendant compte que la petite est pus dedans. J’ouvre la porte du passager en pensant qu’elle est peut-être juste penchée. Personne. J’entre pour voir si est pas juste cachée derrière, parce que j’ai pas entendu de portière s’ouvrir. La petite est nulle part dans la van, ni aux alentours, mais le siège sur lequel la petite était assise est mouillé… Pendant toutes les années où j’ai eu la van, le siège a jamais complètement séché. Ça fait qu’à chaque fois que quelqu’un s’assoyait là, avait le fond de pantalon humide, je racontais l’histoire… Ça s’est passé drett comme je suis là, à Cowansville, pas loin du vieux pont couvert.

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